L’histoire du Coran par la preuve matérielle

ReligionIslamCoran
Publié le 26 mars 2026|Collectif Nour Al Aalam|3 min de lecture
L’histoire du Coran par la preuve matérielle

Introduction

Si le Coran est au cœur de la foi de millions de personnes, il est aussi, pour l’historien, un objet archéologique et textuel d'une complexité fascinante. Parmi les figures de proue de la recherche contemporaine, François Déroche, titulaire de la chaire « Histoire du Coran, texte et transmission » au Collège de France, a révolutionné notre compréhension de la genèse du livre sacré.

Son approche, mêlant codicologie (étude du livre comme objet physique) et paléographie (étude des écritures anciennes), permet de sortir des récits traditionnels pour interroger les témoins matériels les plus anciens.

1. La révolution des manuscrits anciens

Pendant longtemps, la recherche occidentale s'est appuyée sur les récits de la tradition musulmane, faute de pouvoir accéder aux manuscrits les plus archaïques. François Déroche a contribué à changer la donne en se penchant sur des fonds massifs comme ceux de Fustāt (Le Caire), Damas ou Sanaa.


Grâce à ses travaux, on sait désormais que les plus anciens fragments du Coran datent du VIIe siècle, soit une période très proche de la prédication de Muhammad. Déroche souligne toutefois que ces manuscrits sont souvent dispersés entre plusieurs bibliothèques mondiales, rendant nécessaire un travail de « remembrement » virtuel pour reconstituer les volumes originaux.

2. Au-delà du « coufique » : Une nouvelle classification

L'un des apports majeurs de Déroche est la remise en question du terme « coufique », utilisé de manière trop vague par les orientalistes du XIXe siècle pour désigner les écritures angulaires.

Il a proposé une classification beaucoup plus rigoureuse des « écritures abbassides anciennes », qu'il divise en plusieurs styles (de A à F) et un style « O » pour l'époque omeyyade. Cette précision permet de dater et de localiser les copies avec une finesse sans précédent, révélant une diversité de traditions de copie bien avant la standardisation définitive du texte.

3. Le cas emblématique du Codex Parisino-petropolitanus

Le travail de Déroche sur le Codex Parisino-petropolitanus est une démonstration magistrale de sa méthode. En analysant ce manuscrit (dont des fragments se trouvent à Paris, Saint-Pétersbourg, au Vatican et à Londres), il a pu démontrer qu'il s'agissait d'un exemplaire monumental produit dans le dernier quart du VIIe siècle.


L'examen des ratures et des corrections sous le texte (notamment grâce au palimpseste de Sanaa) prouve que le texte coranique a connu une certaine fluidité avant d'être stabilisé sous sa forme canonique.

4. Une standardisation progressive (VIIe - Xe siècle)

Contrairement à l'idée d'un texte figé instantanément après la mort du Prophète, François Déroche décrit une histoire plurielle et une transition lente vers le modèle que nous connaissons aujourd'hui.

— L'époque omeyyade : Marquée par l'influence du calife ‘Abd al-Malik, c'est une période de standardisation politique et éditoriale intense.

— Le tournant du Xe siècle : C'est seulement à cette période que le système graphique (diacritiques, vocalisation) et le contrôle des autorités sur le texte aboutissent à une forme stabilisée identique à la Vulgate actuelle.

Conclusion

Pour François Déroche, le Coran n'est pas seulement une parole révélée, c'est un processus historique. En étudiant la qualité du parchemin, le style des copistes et l'évolution de l'orthographe, il redonne au Coran sa place de premier livre du monde islamique, dont la fabrication a nécessité un investissement humain et économique colossal.


Ses travaux invitent à une lecture critique et apaisée, où la science historique vient compléter et parfois nuancer les certitudes de la foi.